Architecture Civile et Sacrée
L’architecture des quartiers juifs est naturellement, pour l’essentiel,
celle des quartiers traditionnels. Plan des maisons, configuration des
ruelles etc… sont les mêmes au Mellah qu’ailleurs et
dépendent du climat, des matériaux, de la tradition locale,
du style régional. C’est visible dans les Ksours du Sud,
dans la forme des porches dans les villes de la côte… A Immouzer,
la synagogue occupait une grotte … Pourtant une différence
saute aux yeux : si les maisons musulmanes offrent aux regards des façades
aux ouvertures parcimonieuses, celles des mellahs exhibent fenêtres
et balcons aux balustrades de bois peint et ferronneries aux motifs marocains.
C’est que la femme juive n’était tenue de cacher,
traditionnellement, que ses cheveux, et aimait à jouir du spectacle
de la rue.
Les mellahs et quartiers juifs étaient exigus. La surpopulation était
la règle : même à Casablanca elle atteignait 2150
habitants par hectare (923 à la même époque pour
les quartiers musulmans, y compris les bidonvilles). A Sefrou elle
atteignait le record de 4158 hab/hectare. Le terrain manquait, surtout
lorsque les limites des murailles imposaient un rationnement de fait.
Aussi occupait-on l’espace aérien. Selon la tradition,
on achetait le droit de surélévation (hwa) d’une
maison contigüe et l’on construisait deux, voire trois étages
supplémentaires, en rognant sur les escaliers. Mais, avant tout
on utilisait l’espace souterrain par des caves, auxquelles on
donnait le nom espagnol de sotano.
Quant aux synagogues traditionnelles, du moins celles qui ne sont
pas de simples habitations aménagées, on y retrouve des éléments
d’architecture et surtout de décoration nationales (stucs,
vitraux) aux côtés de pièces spécifiques
d’ébénisterie (hekhal, armoire pour les
rouleaux de la loi, teba tribune de l’officiant) de broderie
(khfara ou mappa qui revêt les rouleaux de la loi,
nappes de la teba) d’orfèvrerie (tappohim qui
ornent les rouleaux) certes les modes ont changé, sous l’impulsion
d’un modernisme qui s’est imposé dans certaines
synagogues de Casablanca.
Mais certaines vieilles synagogues désaffectées
présentent un intérêt historique ou artistique
(Slat es-Saba, Slat el Fasiyin, Synagogues Danan, Mansano, à Fès,
par exemple) Mais propriétés privées, elles ont
souvent été vendues et transformées.
De même, de nombreuses pièces de mobilier et de décoration
(nappes brodées, lampes à huile) ont fait les bonnes
affaires des brocanteurs. Des dinandiers avisés se sont même
mis à fabriquer des hanouca et autres objets de culte pour le
marché touristique. Il est vrai que ce genre de commerce a abouti à la
dispersion de pièces archéologiques et artistiques touchant
l’ensemble du patrimoine national marocain.
Les juifs marocains ont construit des quartiers entiers, Mellahs ou
autres. Ils ont baptisé leurs rues à leur façon.
La population de ces quartiers a changé depuis. Est-ce une raison
pour débaptiser ces rues et quartiers ? Leur histoire est ce
qu’elle est, partie intégrante de l’histoire de
chaque cité(1).
Vêtements Traditionnels
L’habit traditionnel juif a varié selon les régions
et les moyens pécuniaires. Cette riche variété a évidemment
disparu ou presque. Pour l’essentiel, il s’inspirait des
costumes nationaux et régionaux, avec des particularités
résultant des préceptes religieux (port de foulards ou
de semblants de perruques chez les femmes : az
llumin)
des vestiges historiques (longue mante des juives de Fès ou Meknès
: abrigo, d’origine espagnole) d’interdits anciens
du statut dhimmi tombés en désuétude depuis
longtemps, mais ayant crée des traditions (certaines couleurs étaient
prohibées). D’où les couvre-chefs et djellaba noirs.
Les musées ont conservé (Oudayas) et certaines familles
aussi, des échantillons qui montrent combien étaient
variées les parures régionales, surtout de fête.
On doit à Jeanne Jouin une étude fort documentée
sur «le costume de la femme israélite au Maroc».
Le costume de la mariée (keswa-l-kbira), tout orné de
broderies d’or y est décrit. L’ouvrage de Jean Besancenot, «Costumes
du Maroc», en a sauvé la riche variété.
Notons, dans ce domaine, l’importance proportion des artisans
juifs dans le domaine de l’habillement. En 1920, Massignon recensait à Fès
68 maîtres tailleurs musulmans pour 50 juifs, à Rabat
167 musulmans pour 38 juifs, à Meknès 38 tailleurs en
draps(2).
Musique et Danse Profanes
La contribution des musiciens juifs à la musique marocaine a été soulignée
par divers auteurs(3).
La génération précédente a connu les talents
de Nissim Aneqqab, dans le genre sérieux, et de Zohra Al Fassia
dans le domaine de la chanson populaire. Le chanteur Sami El Maghribi
est toujours apprécié des connaisseurs qui composent le
public de ses tournées internationales. A Casablanca, Rabat, Fès
etc… des artistes confirmés et des jeunes talents continuent
la tradition.
Les genres actuellement cultivés sont variés : melhun, crobi divers
styles populaires, et surtout tarab el gharnati, genre qui,
hélas, reçoit peu d’encouragements de la part des
organismes officiels. Musiques, danses régionales et berbères
ont aussi été cultivées jusqu’au milieu
du siècle. L’Ahwach était aussi de la fête,
dans le Sud, lors des cérémonies juives.
Littérature en Arabe Dialectal
Les artistes juifs n’ont pas seulement apporté leur contribution à la
culture populaire au niveau de l’interprétation musicale.
Au cours des siècles ils ont composé de nombreuses chansons
en arabe dialectal.
La littérature judéo-arabe orale ou écrite en
caractères hébraïques couvre également d’autres
domaines, religieux ou profanes(4).
Citons les traductions de textes sacrés (pentateuque, Haggada,
etc.) d’autres compositions et chansons complétant la
liturgie de pessah ou d’autres occasions de la vie religieuse.
A cela s’ajoutent les innombrables récits de miracles
réalisés par les saints (macasiyot)
où l’on reconnaît aisément des thèmes
communs aux récits hagiographiques juifs et musulmans, et enfin
des conseils de morale pratique (mosar).
La littérature profane a connu, évidemment les contes
et légendes - généralement restés sous
forme orale- des récits historiques ou para-historiques (comme Tarikh
wad Dra connu sous le nom de «Manuscrit de Tiilit» et
surtout le large domaine de la qsida, véritable journal
de la vie quotidienne, traitant des événements grands
ou petits des misères de la vie des personnages de la cité pour
en faire le panégyrique ou les brocarder. Destinées à être
chantées, ces qsidat portaient généralement l’indication
d’un mode musical («Rmel maya» ou «quaim-u-nesf»)
ou encore plus simplement «sur l’air de telle chanson».
Avec le développement de l’imprimerie, elles circulèrent
sous forme de feuilles volantes(5).
De même les recueils, de macasiyot et les conseils
de morale (mosar) connurent une certaine diffusion grâce
aux imprimeries locales (ou tunisiennes). A Tanger de 1915 à 1924,
un hebdomadaire en judéo-arabe fut édité : «Al
HORIA». Plus récemment, sous le titre «Historia»,
une introduction partielle en judéo-arabe à l’ouvrage
d’Isaac ABBOU, «Musulmans Andalous et Judéo-Espagnols» fut éditée à Casablanca
(1953).
Artisanat
On sait que dans l’économie pré-coloniale, une spécialisation
traditionnelle des métiers s’était établie.
Les gens de telle région s’orientaient vers tel métier
lorsqu’ils émigraient vers les villes ; telle profession était
dominée par les membres de telle communauté. Dans ce cadre,
certains métiers étaient principalement juifs : orfèvrerie,
frappe des monnaies (dar-es-sekka) fabrication du fil d’or
etc.
A côté de ces métiers rentables on trouvait une
concentration de juifs dans des corporations plébéiennes
telles que savetiers (tarrafin) égoutiers (qwadsia)
matelassiers (lhaifia) fabricants de bâts (bradciya)
ou de boutons (cqad) etc.
Si l’artisanat relève de la culture populaire au sens
large du concept, nous retiendrons ici surtout l’artisanat d’art,
domaine où les orfèvres, nielleurs, brodeurs et brodeuses
au fil d’or juifs se sont inspirés du patrimoine marocain,
tout en apportant leur contribution propre par la création de
motifs, l’adaptation ou le création de techniques.
Il y a toujours des orfèvres juifs. Mais en une ou deux générations,
une pléiade d’orfèvres musulmans sot apparus qui,
ayant fait leurs armes aux souks des bijoutiers de Fès, d’Essaouira
ou de Casablanca, continuent brillamment les traditions de la corporation(6).
Ce phénomène de transmission que nous avons pu observer «en
direct» est-il unique dans l’histoire de nos métiers
? Dans son «Enquête sur les corporations musulmanes
d’artisans et de commerçants», Louis Massignon
posait ainsi la question :
«On n’a pas encore approfondi la part des traditions
juives intervenant dans la vie corporative des artisans musulmans
au Maroc. Elle est certainement importante, car se sont surtout des
artisans, dans les villes, qui figuraient parmi ces convertis passés
du judaïsme à l’Islam (…) Il est également
possible, comme l’on soutenu divers jurisconsultes musulmans
que l’origine de plusieurs coutumes corporatives des artisans
musulmans marocains remonte au Talmud. Une étude intéressante
serait à consacrer à l’influence des différents
ghettos ou mellahs marocains sur la diffusion de certains types d’outils à travers
le Maroc».
Massigon citait le cas des forgerons de Tétouan venus d’Espagne.
On pourrait invoquer, à l’appui de sa thèse, les
noms espagnols d’outils telle que s
rruj,
sk
rfina,
blana, à conditions de déterminer la part qui revient
aux morisques dans cette transmission, part évidente lorsqu’il
s’agit du vocabulaire maritime.